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Interview d'André Nieoullon

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Le Professeur André Nieoullon est le Président de la Société des Neurosciences qui regroupe 2500 chercheurs spécialisés. Il a reçu fin 2009 le prestigieux prix de la Fondation pour la recherche biomédicale de l’Académie des Sciences. Ce prix récompense ses travaux effectués dans le cadre du CNRS et de l’Université de la Méditerranée sur la physiopathologie des noyaux gris centraux, impliqués dans la maladie de Parkinson.
Il est par ailleurs le vice-Président du conseil scientifique de la FRC depuis fin 2009.

Pouvez-vous tout d’abord pour nos lecteurs, donner une définition très simple des neurosciences ?


Pr André Nieoullon : Le domaine des neurosciences représente un champ de recherche majeur, qui s’étend de la génétique moléculaire à la psychopathologie et regroupe, schématiquement, toutes les études sur le système nerveux au sens large, incluant non seulement le cerveau lui-même mais aussi ses composantes périphériques, et ceci des aspects cliniques et thérapeutiques jusqu’aux plus fondamentaux. Ces recherches se caractérisent par leur aspect extraordinairement pluridisciplinaire empruntant aux disciplines cliniques et biologiques, bien entendu, mais aussi beaucoup aux sciences humaines et aux sciences de l’ingénieur, par exemple. Ces travaux sont motivés par la recherche de la connaissance et, pour une large part, par l’abord des pathologies neurologiques et psychiatriques. Ces différentes disciplines procèdent à des analyses qui se situent à différents niveaux : moléculaire, cellulaire, celui des réseaux nerveux, ainsi qu’au niveau fonctionnel, incluant les différentes pathologies du système nerveux.

Aussi évoque-t-on dans le contexte des neurosciences les disciplines relatives
- à la sensori-motricité (c'est-à-dire ce qui concerne nos relations à l’environnement)
- aux émotions et à la motivation
- aux sciences dites cognitives ou « fonctions supérieures » (c'est-à-dire la mémoire, le langage et la conscience)
- et à toutes les pathologies inhérentes à ces trois champs d’investigation.

C’est donc un domaine excessivement large et complexe.

La France compte-t-elle selon vous suffisamment de chercheurs dans le domaine des neurosciences ? Quelles sont les mesures mises en place pour susciter des vocations dans ce domaine ?


Pr André Nieoullon : Historiquement la France a placé la recherche en neurosciences au cœur de ses priorités nationales, dans les années 60. C’est à cette époque qu’ont été créés par le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et l’INSERM les premiers centres en régions spécialisés dans les neurosciences : le Centre de Neurochimie de Strasbourg et l’Institut de Neurophysiologie et Psychophysiologie (INP) de Marseille, notamment. Depuis cette époque, les neurosciences ont fait l’objet d’un développement incessant.

Aujourd’hui, la totalité des chercheurs en neurosciences doit représenter environ 3000 chercheurs et enseignants chercheurs. A la Société, nous en regroupons 2500 dont 600 sont des doctorants en cours de formation. C’est dire le rôle majeur que joue la Société comme fédérateur de notre communauté.

Chaque année, pendant la Semaine du Cerveau, nous menons des actions tournées vers les scolaires et les lycéens. La communauté des enseignants chercheurs est importante puisqu’elle est présente dans une trentaine d’universités. Sur 3000 chercheurs, plus de 400 sont de fait des enseignants chercheurs.

Les chercheurs en neurosciences sont en général passionnés par leur métier, et il y a environ 150 thèses chaque année dans le domaine. Et chaque occasion de rencontre avec le public démontre un intérêt grandissant porté par celui-ci à toutes ces disciplines.

Comment se situe la recherche française en neurosciences dans le paysage international, en termes de résultats obtenus, de moyens, de perspectives ?


Pr André Nieoullon : La communauté internationale salue et reconnait régulièrement la qualité des travaux français, qui sont publiés dans les meilleures revues spécialisées. Les équipes de recherche françaises sont vraiment très compétitives. La France montre une réelle dynamique dans ce domaine, et des réalisations récentes en imagerie cérébrale comme le centre Neurospin par exemple en sont la démonstration. Le futur Institut pour le Cerveau et la Moelle épinière (ICM) de la Pitié Salpêtrière à Paris, mais également Clinatec à Grenoble, ou le Pôle de Neurosciences de Bordeaux, en sont d’autres.

De nombreux efforts sont faits et une volonté de structuration existe.

Il faut néanmoins souligner la nécessité de renouveler la communauté des chercheurs statutaires qui sont souvent remplacés par des éléments contractuels dans des conditions ne permettant pas de pérenniser les efforts dans la durée. Le gros problème auquel nous risquons d’être confrontés dans les années à venir, c’est que les jeunes chercheurs qui vont effectuer une formation à l’étranger ne reviennent pas, faute de trouver chez nous des conditions d’exercice de leur métier satisfaisantes.
Ces métiers passionnants et utiles à l’ensemble de la société sont encore mal connus, donc pas suffisamment valorisés dans notre pays et nous avons grandement besoin des media pour contribuer à leur redonner la place qui devrait être la leur.

Quels sont les pays qui accordent le plus de place à la recherche dans ce domaine ?


Pr André Nieoullon : Ce sont bien sûr les pays les plus industrialisés qui investissent le plus dans cette recherche : les Etats-Unis, le Canada, le Japon, la Grande-Bretagne, les Pays scandinaves et l’Allemagne. Puis la France et l’Italie, que je situerais à peu près au même niveau. Certains pays historiquement très bons ont, pour différentes raisons, perdu de leur avance, je pense notamment aux pays d’Europe de l’Est.

Enfin il ne faudrait pas sous-estimer les efforts très importants de pays émergents comme la Chine et l’Inde, qui ont décidé d’investir dans ce secteur sans nécessairement communiquer de manière très transparente à ce jour sur leurs travaux et leurs projets.

Des restructurations ont été annoncées par le Gouvernement, qui supposent une modification en profondeur de l’organisation de la recherche scientifique dans notre pays. Quels sont les changements qui vont concerner la recherche en neurosciences ?


Pr André Nieoullon : Effectivement, un important programme de réforme est en cours, avec comme priorité de développer de meilleures synergies entre les différents organismes de recherche et les Universités. A titre d’exemple on peut citer la création récente de l’Alliance des Sciences des Vivants (AVIESAN), qui regroupe maintenant l’INSERM, le CNRS, le CEA et l’INRA pour les principaux, et donne naissance à des instituts thématiques de recherche (ITMO : Instituts Thématiques Multi Organismes).
Pour ce qui concerne notre domaine, il s’agit de l’ITMO Neurosciences qui est national et qui a comme mission de piloter les axes de recherche dans ce domaine. C’est le Pr Alexis Brice qui en est le responsable et le Pr Bioulac le co-directeur.

Ce mouvement de restructuration était, je pense, inéluctable car nous avons trop longtemps souffert d’un manque de concertation entre les différents opérateurs de la recherche. Le rôle de ces ITMO sera de développer les grands sites de recherche sur le plan national pour une meilleure coordination de leur action et une plus grande visibilité. Dans l’environnement international que nous connaissons, la France se doit de confirmer sa compétitivité et ces mesures devraient y contribuer.

Le fonctionnement de ces ITMO va également permettre d’associer beaucoup plus concrètement les associations de patients aux axes prioritaires de recherche dans le futur.

Les centres de recherche en neurosciences ne sont-ils pas trop nombreux, trop dispersés? Cela ne risque-t-il pas de donner lieu à des «saupoudrages» notamment en termes de moyens financiers mis à leur disposition ?


Pr André Nieoullon : Non, la recherche en neurosciences en France n’est pas dispersée, au contraire elle est déjà structurée en pôles.
Il faut savoir que Paris et l’Ile de France regroupent globalement 50% du potentiel de recherche en neurosciences.
Parmi les autres pôles il faut citer Lille, Strasbourg, Lyon/Grenoble, Marseille, Montpellier, Toulouse, et Bordeaux dont le développement récent est exemplaire.
D’autres sites sont également concernés comme Clermont-Ferrand, Nantes, Nice, Poitiers, Saint-Etienne ou encore Tours, à titre d’illustration.
La tendance est cependant clairement de renforcer et développer les pôles existants, plutôt que d’en créer de nouveaux.
On note aussi la création d’outils d’animation et de structuration, comme le Réseau Thématique de Recherche Avancée (RTRA) en Neurosciences de l’Ile de France.
Il faut souligner également le rôle des centres hospitaliers, qui sont en totale synergie avec les politiques régionales, telle la Fondation Neurodis en Rhône-Alpes, et celui des Universités qui développent des formations très attractives en master et doctorat en neurosciences, du meilleur niveau international.

Quels sont selon vous les problèmes les plus préoccupants auxquels vont être confrontés les chercheurs en neurosciences au cours de la prochaine décennie ?


Pr André Nieoullon : Les grands enjeux concernent les pathologies en rapport avec l’allongement de la durée de la vie, ou encore les pathologies liées à l’environnement et à la qualité de vie. Nous avons en charge au moins en partie les réponses que la société pourra apporter au vieillissement de sa population et ceci implique une coordination des moyens entre recherche académique, l’industrie pharmaceutique et les associations de patients. Cette synergie est plus que jamais nécessaire pour une innovation thérapeutique que nos concitoyens attendent.

Nos attentes portent également sur le développement de nouvelles technologies comme celles impliquant les nanotechnologies dont on ne cerne pas encore toutes les potentialités, ni les limites. D’autres domaines doivent être développés de façon à rester compétitifs. L’imagerie cérébrale est l’un de ces domaines mais il faut aussi consentir un effort majeur pour les thérapies cellulaires et les thérapies géniques, dont le potentiel est sans nul doute considérable. Enfin, les neurosciences théoriques, peut-être à même de nous permettre un jour d’accéder aux bases de la conscience, doivent également être prioritairement soutenues.

Ces domaines sont plus que tout autre, porteurs de questions d’éthique. Il sera de ce point de vue nécessaire de poursuivre la réflexion sur cette dimension de la recherche en neurosciences, impliquant parallèlement une sensibilisation et une responsabilisation de la communauté scientifique et un débat ouvert à l’ensemble des acteurs de notre société.

La Société des neurosciences et ses membres sont parfaitement conscients de leurs responsabilités dans le domaine de ces avancées et cette réflexion collective devrait contribuer à limiter les risques de dérives potentielles.

A cet égard, il faut rappeler ici que la recherche biomédicale dans notre pays est déjà très encadrée puisqu’ aucun programme de recherche impliquant l’homme ne peut être mis en place sans avoir reçu l’autorisation du Comité pour le Respect de la Personne Humaine (CRPH) dans le cadre d’un protocole obligatoire.

En conclusion, il convient de rappeler que si l’avancement dans la connaissance n’est et ne doit pas être une fin en soi, en contrepartie aucun progrès thérapeutique majeur n’a pu être obtenu sans une recherche fondamentale en amont d’excellence, qui apporte les concepts porteurs de ces progrès et qui doit donc être soutenue de façon exemplaire.