01/09/2008Les neurones de la nostalgie - Sébastien Bohler, rédacteur de Cerveau & Psycho
" Te souviens-tu des vacances qu’on a passées au Cap Ferret en 1958 ? Les films qu’on voyait en ce temps-là, l’insouciance de ces années bénies ? Il n’y avait pas toute cette pollution, et puis les trains arrivaient à l’heure, les jeunes étaient mieux éduqués… "
Tout est plus beau à la lueur déclinante du passé. C’est cette note de regret que l’on entend souvent dans le discours des personnes âgées, dont certaines sont convaincues que le passé était paré de toutes les vertus, alors que le présent ne représente qu’une lente décadence les éloignant chaque jour davantage de cet âge d’or. Certes, le vieillissement lui-même explique une partie de ces regrets : la dégradation des forces vitales et parfois mentales fait naître une nostalgie de la jeunesse, laquelle est revécue à travers un prisme favorable. Mais un autre mécanisme – cognitif – a été identifié récemment.
Dans une expérience réalisée à l’Université Harvard, Elisabeth Kensinger et Daniel Schacter ont constaté que, chez les personnes âgées (entre 62 et 79 ans, dans cette étude), une zone cérébrale, inerte chez les plus jeunes, s’active lorsqu’elles doivent mémoriser des images plaisantes (par exemple, une crème glacée, ou un sourire d’enfant). Cette zone, le cortex préfrontal médian, est mise en jeu dès que l’on imagine un objet, une action ou un concept en rapport avec soi-même. Les personnes âgées vont ainsi avoir tendance, si elles doivent mémoriser l’image d’une crème glacée, à se voir elles-mêmes en train de manger une crème glacée. Ces images mentales s’appuient sur des souvenirs positifs du passé.
Qui plus est, les images négatives ne produisent pas cette prise de position autocentrée et ne risquent pas de raviver des souvenirs associés. Dès lors, le passé est ravivé seulement par des émotions positives.
Ce mécanisme permet de comprendre la mémoire sélective. C’est au contact du présent que le passé se reconstruit en permanence : les motifs de satisfaction présents font resurgir des images positives du passé, lesquelles sont ainsi consolidées. En revanche, les expériences ou images désagréables survenant dans le présent ne provoquent pas ce rappel d’événements passés négatifs, parce que le cortex préfrontal médian ne s’active pas. Encore faudra-t-il découvrir pourquoi il reste muet dans ce cas... La science est un des rares domaines où la nostalgie ne s’applique pas : on en saura toujours plus demain.
